samedi 27 septembre 2008

Conversations avec ma mère (critique), Théâtre de la Commune à Aubervilliers

Créée la saison dernière, la pièce, qui a pour toile de fond la crise économique en Argentine en 2001, prend un écho tout particulier en cette période de faillites américaines et de récession mondiale. À la fois drôle et émouvant, porté par une tendre complicité entre les comédiens, ce tableau de la vie ordinaire est aussi un dialogue engagé, qui nous rappelle que, avant d’être financière, la « valeur » est d’abord une vertu humaine.

Entre la mère, âgée, accoudée à ses habitudes, et le fils, brillant cadre quinquagénaire, il y a d’abord la gêne, les sourires timides, les malentendus. Il faut dire que les temps sont durs : c’est la crise, et Jaime vient d’être licencié. Il doit annoncer à sa mère qu’il envisage de venir s’installer, avec femme et enfants, dans « leur » appartement, c’est-à-dire « chez elle ». Nerveux, hésitant, il finit par se confier : « Maman, écoute, j’ai quelque chose d’important à te dire… Je ne suis qu’une apparence ». Elle, surprise, mal à l’aise : « Et derrière les apparences, qu’y a-t-il ? ». Lui : « Rien, que la peur. La peur de tout perdre ». Mais il y a des vérités qu’une mère ne peut pas entendre. Déjà, la vieille femme n’écoute plus : elle s’est réfugiée dans ses souvenirs. Elle lui parle comme à un enfant : « N’aie pas peur, Jaime. Mets tes bottes et ton ciré, et va sauter dans les flaques de pluie. Comme quand tu étais petit, tu te souviens ? ».

Estelle Gapp

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Du cristal à la fumée (critique), Théâtre du Rond-Point à Paris

Quand l’Histoire rencontre le théâtre
La grande salle du Théâtre du Rond-Point était comble pour applaudir un des évènements phares de cette rentrée théâtrale : Jacques Attali mis en scène par Daniel Mesguich. Et avec un enjeu de taille : porter à la scène les paroles que les dignitaires nazis auraient échangées dans le secret après la nuit de cristal, et en vue de l’élimination massive des juifs. Malgré la valeur du texte, malgré la nécessité de l’entendre, malgré la volonté affirmée par Mesguich d’en faire un spectacle « à part », je demeure taraudée par une seule question : est-ce bien là du théâtre ?
À l’origine de ce spectacle, la nuit de cristal. Cet épisode historique fut essentiel dans l’avancée du nazisme. Le peuple allemand, autorisé à exprimer sa rage envers les juifs, a commis en une nuit de nombreuses exactions, s’attaquant aux vitrines des boutiques juives, pillant, volant et saccageant les commerces. Le texte d’Attali, fondé sur des archives retrouvées dernièrement, veut lever le voile sur une conférence ayant eu lieu le lendemain entre les responsables nazis.
Élise Noiraud
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vendredi 26 septembre 2008

Les Manuscrits du Déluge (critique), Maison des métallos

La vieillesse est un naufrage, la jeunesse parfois aussi

Pour célébrer les 400 ans de la fondation de Québec, la Maison des métallos a réuni sur quatre jours conférence et rencontre publiques, un spectacle pour enfants, un festival d’arts numériques et… une soirée théâtrale. Elle nous a donné alors à entendre deux auteurs représentatifs de la scène québécoise, entre méditation des dégâts du temps et satire ordurière de la pipolisation d’une célèbre chanteuse de la Belle Province.
Cynthia Gava et Jean-Christophe Barbaud animent à la Maison des métallos des ateliers hebdomadaires de théâtre, où ils font se rencontrer des comédiens professionnels et amateurs. C’est dans ce cadre, et au cœur d’un lieu culturel récemment restauré, qu’ils ont proposé les lectures publiques des Manuscrits du Déluge de Michel-Marc Bouchard, un dramaturge confirmé, et de Félicité du jeune Olivier Choinière.
Les Manuscrits ne sont pas des parchemins disparus lors d’un lointain cataclysme archétypal, et récemment retrouvés. Ils sont les feuilles volantes d’un atelier d’écriture, où se retrouvent les anciens d’un village, autour de Samuel, le vieux professeur tyrannique. Après une catastrophe qui a tout emporté de leur vie, ils tentent de rassembler et de réorganiser leurs meubles et leurs textes… Parabole touchante, un peu trop foisonnante, sur la décrépitude que le temps impose aux corps et aux cœurs, les défaillances de la mémoire, l’effacement du passé et l’envie de le réécrire, le désir de vivre jusqu’au bout, et de se survivre dans des textes ou des enfants. Parmi ces petits vieux survivants – où se distingue Cynthia Gava dans le rôle d’une Marthe croqueuse de vie –, s’immisce progressivement Dany, un jeune « ange », figure de l’éternel et impitoyable narrateur du monde.
Olivier Pradel
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Incendies (critique), Théâtre national de Bretagne à Rennes

Théâtre de l’urgence, théâtre nécessaire

« Incendies », j’en avais vu la mise en scène de Wajdi Mouawad, au Théâtre du Nouveau-Monde, à Montréal. Je m’en souviens comme d’un de mes plus beaux moments de théâtre, comme d’une expérience intensément bouleversante. Je craignais un peu la déception pour cette nouvelle adaptation. Mais, dès les premières minutes du spectacle, j’ai compris que je ne serai pas incitée à la comparaison.
Stanislas Nordey nous offre la simplicité et n’égare jamais le spectateur. La mise en scène est certes plus formelle et moins flamboyante que la première, mais tout y est limpide. Moins éprouvant aussi. La souffrance ni la colère ne sont exhibées. Les comédiens nous atteignent de plein fouet, et il est impossible de décrocher un instant des trois heures de représentation.
Aurore Krol
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Le Début de l’A. (critique), Théâtre de Gennevilliers

À bout de souffle

Sous la forme d’un poème à deux voix, Pascal Rambert raconte sa rencontre avec Kate, une comédienne américaine qu’il a dirigée dans « l’Épopée de Gilgamesh », à Avignon, l’été 2000. Créé en 2005 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française, « le Début de l’A. » a voyagé jusqu’à Tokyo, avant de revenir à Gennevilliers, dans une double version, française et japonaise. Sur scène, les comédiens prêtent leur silhouette androgyne aux personnages, et ressuscitent la magie de cet instant éphémère : la naissance du sentiment amoureux. Une vibrante déclaration d’amour, à bout de souffle.
Au sol, un carré de peinture blanche délimite la ville, territoire anonyme. Sous la lumière crue des néons, elle, « la Contactée », apparaît comme un double de lui, « le Contactant ». Même jean foncé, même tee-shirt blanc, mêmes baskets. Entre ces deux êtres androgynes, une imposante moto rouge occupe le centre de l’espace, tel un monstre endormi. Comment faire naître l’amour, dans ce décor froid et inhumain ?
Estelle Gapp
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jeudi 25 septembre 2008

Ricercar (critique), Ateliers-Berthiers à Paris

Fugue baroque

Aux Ateliers Berthier, François Tanguy et le Théâtre du Radeau font tanguer les conventions. À la fois lanterne magique et théâtre de marionnettes, « Ricercar » est une œuvre magistrale, qui inaugure un langage visuel universel. Une forme originale, radicale, et dérangeante, qui renverse les perspectives, mais qui laisse parfois perplexe.
Sur le plateau, encombré de tables et de chaises, saturé d’écrans et de cadres métalliques – qui nous barrent littéralement la vue –, apparaissent deux femmes en costume d’époque, comme des poupées, empourprées dans leur robe de cour, le visage poudré. Assises sur deux chaises, posées en hauteur sur une table, elles semblent aux premières loges d’un théâtre. À l’avant-scène, trois hommes en costume de ville et chapeau de feutre, accoudés aux tables, leur font face, tournant le dos au public. Le spectacle peut commencer.
Estelle Gapp
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Fauteuil 24 (critique), Aktéon Théâtre à Paris

Fontana amorosa
Les vers de La Fontaine, laborieusement ânonnés, ont bercé nos classes primaires. Leurs histoires de cigale insouciante, de lièvre girovague ou de corbeau que la flatterie laisse bec bé servaient alors une morale enfantine… bien trop sage. La version que nous en offre Marie Tikova à l’Aktéon Théâtre touche les enfants déniaisés que nous sommes devenus.
Olivier Pradel
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Les poissons ne meurent pas d’apnée (critique), Théâtre Marigny à Paris

Bonnet rouge et Bleu Bonnet


« Les poissons ne meurent pas d’apnée » : joli titre ! Celui de la pièce qu’a écrite Emmanuel Robert-Espalieu et qui orne en ce moment la façade du Théâtre Marigny. Univers aquatique et déconcertant, mis en scène par Christophe Lidon. Bonnet rouge et Bleu Bonnet sont dans un bateau…

Dans une piscine municipale, un grand homme en slip et bonnet rouges, un habitué, reçoit chaleureusement un nouveau, plus petit, et surtout plus bleu, plus étranger… De leurs rencontres quotidiennes vont jaillir des flots de mots, de la marée noire aux clapotis clopin-clopant en passant par la brasse coulée et autres doux jets d’eau.

Les jets d’encre de l’auteur nous font naviguer dans un pays étrangement absurde. L’écrivain nous embarque ainsi sur une piste ; appâtés, nous la suivons, et épatés, nous voilà arrivés ailleurs que là où nous l’imaginions. Une pièce déroutante donc, dont le propos semble être à la fois multiple et très cohérent. Les délires portés par le domaine aquatique ou poissonneux nous ramènent à l’humanité, à une réalité sociale, politique, comportementale qui nous est familière. Elle est traitée ici avec dérision et humour, permettant une digestion agréable des messages lancés, la pièce inclassable ne pouvant pas être rangée dans la case « engagée ». Mais…

Claire Néel

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